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Femmes candidates à la présidence de la République dans les États d’Afrique noire francophone : simple question d’équilibre statistique ou facteur structurant du fonctionnement démocratique ?

CALVÈS Gwénaële par CALVÈS Gwénaële
mars 9, 2026
dans Dialogue constitutionnel
Femmes candidates à la présidence de la République dans les États d’Afrique noire francophone : simple question d’équilibre statistique ou facteur structurant du fonctionnement démocratique ?

Dans un passé relativement récent, le rapprochement des termes « femmes » et « politique » ne semblait guère relever de l’évidence en Afrique noire francophone. La candidature à l’exercice des fonctions politiques avait quelque chose de rébarbatif pour les femmes dans une société où mœurs et coutumes ont pris le temps nécessaire pour les reléguer au rang de sexe faible. Autant de clichés sociaux avaient jusqu’alors fermé la porte de l’éducation et du monde professionnel aux femmes, tandis que l’accès aux fonctions politiques leur semblait inscrit au tableau de l’impossible. Il est vrai que la politique telle que vécue en Afrique francophone, notoirement remplie d’espiègleries et de violences, avait tout d’un « métier d’hommes » susceptible d’éloigner les femmes, dignes représentantes de la vertu et de la modération d’après les usages culturels.

Avec l’adhésion des États d’Afrique noire francophone à la démocratie libérale et au dispositif normatif relatif aux droits de l’homme, en général, et aux droits catégoriels, en particulier, il émerge sans tabou un discours soutenu sur l’égalité de genre et surtout la représentation des femmes dans des fonctions politiques. Sur le continent africain, le Rwanda a fait œuvre de pionnier depuis 2003 en constitutionnalisant le minimum de représentativité des femmes pour tous postes élus au sein du gouvernement sur la base d’un quota de 30%. Cette décision empreinte d’un certain volontarisme a produit un effet incitatif auprès des femmes, lesquelles étaient représentées au Parlement en 2022 à hauteur de 61,25% pour une moyenne mondiale de 26,4% selon les estimations de l’Union inter-parlementaire.

À côté de l’exemple rwandais, les États africains d’expression anglaise suivent cette tendance. Deux États anglo-saxons ont pu expérimenter la présidence de la République exercée par des femmes à l’instar du Libéria et de la Tanzanie. Cette situation contraste avec celle de l’Afrique francophone où la représentation des femmes dans des Assemblées et Conseils élus demeure résiduelle. Les candidatures féminines à la présidence de la République y demeurent marginales : quelques exceptions, notamment les candidatures de Simone GBAGBO à l’élection présidentielle ivoirienne d’octobre 2025 et de Patricia TOMAÏNO NDAM NJOYA à l’élection présidentielle camerounaise d’octobre 2025. Or, des voix s’élèvent de plus en plus pour revendiquer la représentation des femmes en politique dans les États d’Afrique noire francophone.

Pour cerner les enjeux de ce plaidoyer croissant en faveur de la représentation des femmes en politique, AFRICONST sollicite l’éclairage d’une constitutionnaliste reconnue pour ses travaux sur les discriminations, la liberté d’expression et la laïcité.

AFRICONST : Bonjour Professeure CALVÈS Gwénaële, merci de nous accorder cet entretien. Vous êtes Professeure en droit public de l’Université de Cergy-Pontoise (France) et Directrice du Diplôme universitaire Laïcité et principes de la République. Vous êtes une spécialiste réputée dans l’analyse des politiques de discrimination positive, la 5e édition de votre Que sais-je ? sur le sujet est d’ailleurs parue en 2024, aux Presses universitaires de France.

Pour être fixé sur la terminologie, que signifie exactement l’expression « sous-représentation politique des femmes » ?

CALVÈS Gwénaële : À strictement parler, la notion de sous-représentation désigne une réalité statistique : un groupe est « sous-représenté » quand la proportion de ses membres dans un lieu donné (une branche professionnelle, une assemblée élective…) est inférieure à sa part dans la société en général. Si par exemple les femmes forment 58% de la population mais 5% des membres du Parlement, on dira qu’elles sont (gravement !) sous-représentées.

Mais ce n’est pas au sens statistique que la revendication paritaire entend le terme de « sous-représentation », même si les chiffres ont leur importance. Le principe de parité ne repose pas sur l’idée d’une représentation-reflet (58% de femmes au Parlement si elles forment 58% de la population) mais sur la métaphore d’une « démocratie qui marche sur ses deux jambes ».  Une assemblée composée d’un nombre égal de femmes et d’hommes réaliserait, ou en tout cas rendrait visible, l’idéal d’une société cogérée par ses deux composantes, féminine et masculine.

Sur le caractère essentiel et indépassable de la distinction femme/homme, des critiques commencent à se faire entendre : l’idéal paritaire reposerait sur une vision binaire (voire biologisante) de l’humanité, qui sous-estimerait la dimension socialement construite, et donc évolutive et fluide, des identités de genre. Il méconnaîtrait en outre, par définition puisqu’il assigne chacun à la catégorie « femme » ou à la catégorie « homme », le droit individuel à l’autodétermination du genre (récemment consacré par la Cour de justice de l’Union européenne).

Mais l’essentiel des discussions porte toujours sur la traduction juridique du principe de parité. Par exemple, est-il encore nécessaire d’imposer systématiquement un quota par sexe de 50% dans les scrutins de liste ? La Suède ou la Finlande disposent au Parlement européen d’un contingent d’élus où la part des femmes atteint ou dépasse 60%.  Pour la France, en l’état actuel du droit, c’est impossible puisque leur proportion est plafonnée à 50%. D’autres débats sont relatifs aux points d’application de la parité. Par exemple, puisqu’elle est impossible pour l’élection présidentielle, peut-on chercher des palliatifs ?

AFRICONST : Au nombre des motivations invoquées par les organisations de défense de la parité homme-femme en politique, il se dégage très souvent que les femmes auraient un certain apport en politique.

La participation des femmes peut-elle influencer le contenu des débats politiques, la qualité de la démocratie et le choix des électeurs ?

 CALVÈS Gwénaële : L’idée selon laquelle les femmes font de la politique et gouvernent « autrement » a été beaucoup avancée, en Europe, au début des années 1990. La Déclaration d’Athènes, adoptée le 3 novembre 1992 à l’issue d’un sommet européen « Femmes au pouvoir » auquel participaient des représentantes de huit pays du continent, affirmait ainsi qu’«une participation équilibrée des femmes et des hommes à la prise de décision est susceptible d’engendrer des idées, des valeurs et des comportements différents ».

C’est peut-être vrai, à condition de ne pas se tromper d’échelle. À l’échelle individuelle, beaucoup de femmes sont des hommes politiques comme les autres. Qu’y a-t-il de spécifiquement « féminin » dans la manière dont Angela Merkel a gouverné l’Allemagne pendant seize ans, ou dans la façon dont Christine Lagarde dirige la Banque centrale européenne ? À l’échelle collective cependant, il est possible que lorsque la présence des femmes atteint une masse critique, les règles du jeu changent un peu (le sexisme s’affiche moins ouvertement, les stéréotypes sur « la femme » s’affaiblissent mécaniquement). Certains sujets qui n’auraient pas été inscrits à l’agenda politique peuvent aussi émerger (le harcèlement de rue, par exemple, pénalisé en France depuis 2018 sous la qualification « d’outrage sexiste »).

AFRICONST : L’engagement politique est souvent influencé par des préoccupations vécues ou observées par le candidat. Les femmes étant confrontées à certaines réalités sociales, culturelles et professionnelles.

Peut-on observer des différences dans les programmes politiques lorsqu’ils sont portés par les femmes ?     

CALVÈS Gwénaële : D’abord, un programme politique s’élabore en tenant compte d’une foule de contraintes et d’objectifs stratégiques. Aucune femme n’est en mesure de « porter » un programme politique spécifiquement féminin (pour autant que cette expression ait un sens) et encore moins féministe (sauf peut-être – et encore – à un niveau très local).

Si des femmes entendent inscrire à l’agenda de leur parti des questions qui concernent plus particulièrement la condition féminine – l’égalité salariale, par exemple, ou la répression effective des mariages forcés, du viol, des mutilations génitales féminines, du harcèlement sexuel, des injures sexistes, et j’en passe – elles doivent nécessairement construire des alliances avec des hommes féministes, contre d’autres femmes ou d’autres hommes antiféministes.

Ensuite, et dans le prolongement de ma première remarque, je voudrais souligner que le genre d’un candidat ou d’un élu ne nous renseigne en rien sur sa détermination à s’engager sur le terrain de l’égalité entre les femmes et les hommes. Dans des contextes où les femmes mènent une vie très séparée de celle des hommes et/ou une vie lourdement écrasée par le poids des stéréotypes de genre, leur expérience est sans nul doute différente de celle des hommes. Et alors ? L’expérience vécue ne se traduit pas nécessairement par une prise de conscience de l’injustice, et encore moins par la résolution de lutter contre elle.

Enfin, l’idée d’une « sensibilité féminine » à certaines réalités sociales fonctionne trop souvent comme un piège. Elle mène droit au cantonnement des femmes à des postes ministériels ou électifs réputés « féminins » : une femme sera ministre des affaires sociales plutôt que des armées ; dans une commune, elle sera adjointe à la petite enfance plutôt qu’aux finances.

AFRICONST : D’un point de vue statistique, les élections présidentielles, législatives et locales n’enregistrent que très peu de candidatures féminines en Afrique noire francophone.

Selon vous, comment comprendre la sous-représentation des femmes lors des candidatures aux élections politiques ?    

 CALVÈS Gwénaële : Mes connaissances sur les sociétés d’Afrique noire francophone sont bien trop superficielles pour que je m’estime autorisée à répondre à votre question.

De manière générale – mais il faudrait adapter ce diagnostic aux différentes sociétés que vous évoquez, par exemple pour savoir s’il y existe des réticences spécifiques du corps électoral à élire des femmes – les obstacles qui découragent les candidatures féminines sont de deux ordres, objectif et subjectif.

Objectivement, il est souvent moins facile pour les femmes que pour les hommes de se présenter à des élections politiques. D’abord, elles n’ont pas le temps, car leur charge de travail (dans la sphère dite « domestique ») reste en général très supérieure à celle des hommes. Ensuite, les hommes qui sont déjà dans la place ne les attendent pas avec des bouquets de fleurs. Le cas français montre bien l’ampleur de la résistance masculine, puisque lors des dernières élections législatives – vingt-quatre ans après l’adoption de la loi du 6 juin 2000 tendant à favoriser l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives – plusieurs partis ont préféré subir une pénalité financière, parfois très lourde, plutôt que de renoncer à présenter plus d’hommes que de femmes. La configuration inverse est nettement plus rare, puisqu’en 2024 seul le parti communiste français a été sanctionné pour avoir présenté (un peu) trop de femmes.

Subjectivement, l’obstacle à surmonter se situe du côté des femmes elles-mêmes. Il peut découler d’un refus délibéré de s’exposer au sexisme du monde politico-médiatique, qui a considérablement reculé au cours des dernières décennies mais qui reste palpable (je parle pour la France). Il peut aussi résider dans le phénomène bien connu de l’auto-dévaluation et de l’auto-censure. Là où un homme s’estime naturellement « compétent », une femme aura souvent tendance à hésiter… C’est ce que rappelle pour partie (car elle désigne surtout un phénomène structurel de « deux poids deux mesures ») la formule célèbre de Gisèle Halimi : « la femme sera l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignera une femme incompétente ».

AFRICONST : Malgré les obstacles multiformes, il est permis d’observer une montée en puissance des femmes en politique, celles-ci occupant de plus en plus des hautes fonctions politiques.

Quels modèles étrangers offrent des exemples intéressants pour la représentation féminine en politique ?   

 CALVÈS Gwénaële : La notion de modèle est à manier avec précaution. Il existe toute une littérature sur les limites des « greffes » législatives ou constitutionnelles, et a fortiori du mimétisme constitutionnel. L’Afrique francophone est bien placée pour le savoir.

Sur la question de la parité en politique, il est frappant de constater que le Sénégal, puis le Bénin, ont reproduit, presque mot pour mot à chaque étape, la séquence que nous avons connue en France : quotas par sexe instaurés par voie législative ; veto du juge constitutionnel ; révision de la Constitution ; adoption de nouvelles lois sur le fondement de la Constitution révisée. Sur cette séquence mimétique au Sénégal et au Bénin, je vous renvoie à plusieurs passages d’une thèse récemment soutenue sous ma direction, celle de Gote DIAKHATE (L’interdiction de discriminer dans les nouvelles Constitutions africaines, soutenue le 29 septembre 2025 à l’Université de Cergy-Pontoise).

On peut toutefois, bien sûr, retirer des enseignements d’expériences étrangères. Celle du Rwanda, mondialement connue, s’impose d’elle-même. Dans ce pays, le quota de 30% de femmes adopté en 2003 pour l’accès aux mandats électoraux est largement dépassé depuis longtemps : à la Chambre des députés, plus de 60% des sièges sont occupés par des femmes. Mais ce « score »  s’inscrit dans un contexte où les mesures de discrimination positive en faveur des femmes, notamment sous la forme – là aussi – d’un quota de 30%, s’appliquent à toutes les  sphères de la décision publique (gouvernement, haute administration, magistrature, comités d’Abunzi, entreprises publiques…), sur fond de réformes destinées à supprimer des inégalités juridiques (réforme de l’héritage), économiques (accès au crédit) et socio-culturelles (accès à la formation professionnelle et à l’enseignement supérieur).

Ce que nous enseigne, je crois, le cas du Rwanda, c’est donc qu’il faut aborder la question de la « sous-représentation » des femmes en politique pour ce qu’elle est en réalité : la partie émergée de l’iceberg des inégalités structurelles entre les femmes et les hommes.

 AFRICONST : Merci pour vos éclaircissements

 CALVÈS Gwénaële : C’est moi qui vous remercie.

 

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